Pourquoi il faut penser autrement l'urbanisation africaine

Par Ibrahim Assane Mayaki*

Connaissez-vous Onitsha ? Cette agglomération du Nigeria s'étend sur une surface 80 fois plus grande que les limites politiques et administratives officielles de la ville. Sa population de 8,5 millions d'habitants propulse Onitsha dans le top 3 des plus grandes agglomérations urbaines d'Afrique, tout juste derrière Le Caire et Lagos. En Afrique, l'amplitude et le rythme actuels de l'urbanisation sont sans précédent. Le nombre d'Africains vivant dans une agglomération urbaine est passé de 27 millions en 1950 à 567 millions en 2015. Dans les trente prochaines années, les villes africaines devraient accueillir près de 950 millions de personnes supplémentaires. Cette urbanisation effrénée est complexe, plurielle et hétérogène. Elle rend toutes les prévisions difficiles. Si on en saisit les enjeux, elle est cependant porteuse de véritables opportunités de rationalisation des politiques publiques et de perspectives encourageantes en matière de consommation et de main-d'œuvre.

Décrypter les dynamiques d'urbanisation

Le Secrétariat du Club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest (CSAO/OCDE) et l'équipe e-Geopolis ont développé une base de données** qui permet de décrypter ces dynamiques et de mettre en lumière, à rebours des idées reçues, de nouvelles facettes de l'urbanité du continent. Ce travail titanesque, effectué dans 50 pays du continent sur une période allant de 1950 à 2015, revisite le concept même de ville, y préférant celui d'agglomération défini comme un centre urbain de plus de 10 000 habitants. Ce dernier aspect est primordial : la mésestimation de la taille réelle d'une agglomération se traduit souvent par le fait que cette dernière ne dispose pas des infrastructures, des investissements, de la planification et du soutien politique adéquats pour répondre efficacement aux besoins de sa population.

Réactualiser notre compréhension de l'exode rural

Après les indépendances africaines, l'accent a été mis sur la décentralisation et le rôle des collectivités locales dans les processus de développement. Mais cette manière d'appréhender les choses a très vite été délaissée au profit d'approches macroéconomiques sectorielles. Ces dernières ont eu le désavantage de gommer les spécificités locales et de favoriser un fonctionnement en silos ne permettant pas une approche holistique des enjeux. Face aux réalités urbaines de l'Afrique, il faut revoir nos programmes de planification et apporter les réponses institutionnelles adaptées. Cela nécessite par exemple de réactualiser notre compréhension de l'exode rural comme ressort de l'urbanisation. En 2015, le Niger comptait 143 bourgs ruraux allant de 5 000 à 10 000 habitants ; 29 d'entre eux – soit 6 par an en moyenne – devraient avoir franchi le seuil des 10 000 habitants en 2020, se transformant de fait en agglomérations urbaines. Dans ce cas précis, c'est bien la transformation rurale, et non l'exode, qui constitue le ressort principal de l'urbanisation. Ce phénomène va donc à l'encontre de certaines de nos préconceptions.

Travailler à une meilleure inclusivité urbaine

Nourri par la base de données évoquée plus haut, le dernier rapport du CSAO/OCDE** montre à quel point la frontière entre les zones urbaines et rurales est désormais ténue. Il invite à repenser la manière dont les systèmes de gouvernance sont établis au-delà des capitales, tout en envisageant une « urbanisation » des campagnes. Il montre que le développement rapide d'un tissu de villes intermédiaires est porteur d'opportunités à exploiter. Il peut par exemple contribuer à créer un marché intérieur significatif pour l'économie agroalimentaire qui génère des activités pourvoyeuses d'emploi dans un contexte où plusieurs millions de jeunes entrent chaque année sur le marché du travail continental. Une meilleure appréhension de l'émergence d'une myriade de villes petites et moyennes (97 % des agglomérations urbaines africaines comptent moins de 300 000 habitants) est indispensable. Cette dynamique a pour conséquence de mieux « mailler » le territoire. Elle offre l'occasion de rendre plus accessibles les services de base à une grande partie de la population rurale très éloignée des grands centres. Planifier l'action publique avec précision, au niveau local, constituera un pas de plus vers une plus forte cohésion territoriale et sociale.

Déconstruire les vieux imaginaires sur les espaces africains

Il faut insister enfin sur ce que l'Afrique est d'ores et déjà urbaine. Or l'image d'Épinal du paysan africain*** muni d'une daba et affairé dans un champ ensoleillé trotte trop souvent encore dans les esprits des acteurs du développement, qu'ils soient responsables publics ou bailleurs de fonds. Il faut de toute urgence déconstruire nos imaginaires pour réinventer des stratégies de développement qui tiennent compte de la complexité des phénomènes exposés. À cet égard, un apport fondamental de l'approche proposée par le rapport du CSAO est la granularité. Cette dernière rend possible une harmonisation des données permettant d'effectuer des comparaisons non seulement à l'intérieur des pays, mais également au niveau régional. Ce point se révèle essentiel pour identifier les espaces constitués d'un continuum de villes dotées d'une certaine densité économique. À l'orée de la mise en œuvre de la Zone de libre-échange africaine (ZLECAf), ces « corridors de développement » serviront de catalyseurs au commerce intra-africain. Les politiques d'intégration continentale auraient tout intérêt à se recentrer dès à présent sur les lieux de vie des Africains pour développer les infrastructures transfrontalières et valoriser les villes frontières nécessaires à la formation de régions urbaines. Ces régions urbaines seront les futurs pôles de la transformation socio-économique envisagée par l'Agenda 2063 de l'Union africaine.

Le basculement urbain africain qui s'opère sous nos yeux induit ainsi un changement de paradigme. Cette « re-territorialisation » des politiques publiques est incontournable. Elle servira non seulement à nourrir et améliorer la gestion urbaine, mais surtout à donner au facteur urbain la place qu'il mérite désormais dans l'équation générale d'un développement continental durable et inclusif.

* Dr. Ibrahim Assane Mayaki est secrétaire exécutif de l'Agence de développement de l'Union africaine (AUDA-NEPAD) et président honoraire du Club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest (CSAO).

** OECD/SWAC (2020), Dynamiques de l'urbanisation africaine 2020 : Africapolis, une nouvelle géographie urbaine, Cahiers de l'Afrique de l'Ouest, OECD Publishing, Paris.

***Mayaki, I.A. (2018), L'Afrique à l'heure des choix – Manifeste pour des solutions panafricaines, Armand Colin.

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